Bouguereau, de l’or dans les mains – Rencontre avec la restauratrice
© Ville de Paris/COARC/Jean-Marc MoserÀ l’occasion de l’inauguration de deux peintures murales de William Bouguereau à l’église Saint-Vincent-de-Paul, nous donnons la parole à la restauratrice Alina Moskalik-Detalle.
Inscrites dans le décor monumental de la chapelle de la Vierge, Le Christ rencontre sa mère sur le chemin du Calvaire et La Vierge, saint Jean et Madeleine au pied de la Croix ont récemment bénéficié d’une restauration d’envergure, conduite par Alina Moskalik-Detalle. Ces œuvres s’inscrivent dans un cycle de huit scènes consacrées à la vie de la Vierge.
Le chantier, mené avec le soutien de La Sauvegarde de l’Art Français, en partenariat avec la Ville de Paris et la COARC (Conservation des Œuvres d’Art Religieuses et Civiles), a permis de préserver et de mettre en valeur les panneaux réalisés par William Bouguereau entre 1884 et 1888.
Lancé dans le cadre du « Plus Grand Musée de France », le projet a déjà permis de sauver six peintures. Une souscription est actuellement ouverte afin de financer la restauration des deux dernières toiles de cet ensemble exceptionnel.
Alina Moskalik-Detalle restaure L’Adoration des bergers- La Sauvegarde : Pouvez-vous nous détailler les étapes de ce projet ?
Alina Moskalik-Detalle : Les restaurations anciennes, réalisées en 1911 et 1954, concernaient l’ensemble des panneaux. Elles ont été effectuées avec des matériaux proches de la technique originale, la peinture à l’huile, mais pas par des restaurateurs professionnels. Ces interventions ont abîmé certaines parties des décors.
Le Christ rencontre sa mère sur le chemin du Calvaire était très bien conservé, à l’exception du voile noir de la Vierge. En revanche, La Vierge, saint Jean et Madeleine au pied de la Croix était beaucoup plus abîmé. Le corps du Christ crucifié était abrasé à cause de produits de restauration inadaptés, et les peintures étaient très encrassées. Grâce aux dessins préparatoires fournis par un collectionneur et aux vestiges des peintures originales, il a été possible de reconstituer les visages.
L’intervention a compris le dépoussiérage, le décrassage des toiles marouflées et des décors muraux, le retrait des vernis jaunis altérant la gamme chromatique, le recollage de certaines zones, puis la retouche. Une couche de vernis a enfin été appliquée afin d’homogénéiser les surfaces, sans bloquer la porosité des murs.

- La Sauvegarde : Comment s’est déroulé le travail avec votre équipe ?
A. M. D. : Le chantier a duré deux mois. L’échafaudage, réparti sur trois étages, permettait d’accueillir un nombre important d’intervenants. Lors des phases de décrassage et de vernissage, nous pouvions être jusqu’à huit personnes. En revanche, les retouches se concentrant sur le Christ crucifié, il n’était pas possible d’être aussi nombreux.
- La Sauvegarde : Qu’est-ce qui vous a frappée en découvrant ces peintures ?
A. M. D. : Les scènes racontent une histoire, mais se répondent aussi sur le plan esthétique. Lorsque William Bouguereau proposa son projet au commanditaire, il avait déjà réfléchi à l’iconographie et aux compositions, pensées pour fonctionner comme un ensemble intégré à l’espace.
Il est probable que les panneaux décoratifs aient été réalisés par des décorateurs, tandis que Bouguereau travailla en atelier sur les grandes toiles. Certaines furent présentées à l’Exposition universelle, d’autres au Salon. Ces œuvres fonctionnaient alors comme des peintures de chevalet : déposées de leurs châssis, enroulées, transportées sur site et marouflées sur des murs préparés.
Dans Le Christ rencontre sa mère sur le chemin du Calvaire, les personnages du cycle sont immédiatement reconnaissables — la Vierge en bleu, saint Joseph en robe orange. La scène se distingue par le mouvement des mains. Madeleine y apparaît sans que son visage soit visible, comme au pied de la Croix. On remarque surtout ses longs cheveux roux et sa chemise blanche éclatante, qui fait écho au tissu blanc noué autour des hanches de l’homme placé à droite. Les auréoles rayonnent par leur dorure.
Le paysage lointain, notamment les murailles de Jérusalem, est traité par touches plus nerveuses, contrastant avec la facture lisse et lumineuse généralement associée à Bouguereau. La scène voisine est plus sobre, davantage centrée sur le Christ. Adaptées aux murs étroits, les compositions sont très verticales, et Madeleine y adopte une pose dramatique.
© Ville de Paris/COARC/Jean-Marc Moser- La Sauvegarde : Que seraient devenus ces panneaux sans restauration ?
A. M. D. : La crasse présente un pH assez acide, néfaste pour la conservation de la couche picturale. Il est difficile de voir des peintures d’une telle qualité noircir. On prive alors le public de la possibilité de découvrir ou de redécouvrir Bouguereau, longtemps mal considéré en France et peu reconnu à son époque.
Ces peintures ont déjà été en danger, comme en témoignent les traces d’infiltration. Le problème des peintures murales, c’est qu’elles font partie d’un bâtiment qui doit être entretenu.
L’important, c’est cette dernière restauration, car il ne nous reste plus que deux Bouguereau. Ces scènes marquent le début de l’histoire, et ce qui est amusant, c’est que l’on terminera par elles pour compléter l’ensemble. Une fois la restauration achevée, la chapelle retrouvera son unité. Il faut inviter les gens à venir voir ces peintures pour constater la différence avec celles qu’il reste à traiter.
Avant / Après restauration
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