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Statut
Souscription fermée

L’appellation Ecclesia de Altaribus indique, selon Arcisse de Caumont, la présence de deux églises dans la paroisse : l’église Saint-Pierre, remontant à l’époque romane, et l’église Saint-Nicolas, située à quelque deux cents mètres, qui a été détruite, sauf le chœur dit « chapelle Saint-Meuf ». Au XVIIIe s., l’église Saint-Nicolas était vulgairement appelée « église Saint-Meuf » [1].

De l’église Saint-Nicolas, on ne sait quasiment rien, excepté qu’elle n’avait pas de chaire [2]. La parcelle qui contient la chapelle, surélevée par rapport aux terrains adjacents à l’ouest comme au nord, donne à penser que l’église était modeste ; la taille du chœur peut conforter cette hypothèse que seuls des sondages au sol pourraient avérer.

La Chapelle Saint-Meuf[3] est, donc, le chœur de l’ancienne église paroissiale Saint-Nicolas des Authieux, mutilée à l’époque révolutionnaire[4]. En fait, contrairement à ce que l’on raconte aujourd’hui, l’église ne fut pas détruite durant la Révolution ; quelques documents dans un fonds en cours de classement[5] rapportent que sous la Révolution, certes, une des deux paroisses de la commune fut supprimée, celle de Saint-Nicolas. En 1817, les marguilliers de la fabrique demandèrent à agrandir l’église Saint-Pierre (église succursale de la commune) en utilisant les matériaux de l’église Saint-Nicolas : « L’église supprimée est à peu de distance de celle conservée ; elle tombe en ruine depuis longtemps » ; ils indiquent qu’ils auraient pu la vendre, solution « qui répugne à beaucoup de personnes [et qui] n’auroit presque rien produit » ; ils pensaient donc tirer un meilleur profit du réemploi de ses matériaux pour les travaux à Saint-Pierre. Sur l’avis favorable de l’évêque de Bayeux, la préfecture donna son autorisation (arrêté du 19 mai). La nef fut abattue, à une date encore inconnue.

En mai 1823, le curé des Authieux, Beaunis, rappela au provicaire général « une petite église supprimée dite de Saint-Nicolas, tombant en ruine, située dans ma paroisse et à peu de distance de mon église ; je vous témoignai le désir que j’avois d’y conserver une chapelle en l’honneur de saint Nicolas…pour rendre le lieu de la sépulture plus vénérable et plus imposant, je peux vous assurer que c’est le vœu de tous les paroissiens, du moins de la généralité ; en conséquence, nous n’avons point voulu toucher au chœur de cette église qui n’est pas en très mauvais état : il est passablement couvert, les murailles sont solides, de sorte que nous pourrions le mettre en fort bonne réparation et à bien peu de frais ». La dépense fut estimée à 200 francs, et acceptée par le conseil de la fabrique. Par arrêté du 23 août 1823, le préfet autorisa la réparation du chœur de l’église Saint-Nicolas. L’obscur curé Beaunis peut être remercié par les défenseurs de la chapelle Saint-Meuf.

Qu’en est-il de la « sépulture » ? La chapelle était entourée d’un enclos, dit « cimetière » de la paroisse de Saint-Nicolas ou de Saint-Meuf[6] ; dans sa Monographie communale manuscrite, datée de 1885, l’instituteur Guilbert notait : « on n’y trouve cependant aucun tombeau » ; pourtant, lors des travaux menés vers 2003, on exhuma quantité d’ossements humains[7]. De fait, la lettre du curé du 15 mai 1823 – inédite – précise que « le cimetière des Authieux n’étant pas assez vaste pour la sépulture des deux paroisses, nous avons conservé celui de Saint-Nicolas, dans lequel nous avons inhumé jusqu’à ce jour ».

 

 

 

 

Imparfaitement orientée [8], l’axe étant légèrement basculé vers le sud (de 30 degrés), la chapelle est de plan rectangulaire (9 m de long par 5,5 de large et 8 de haut), avec un chevet droit ; elle s’ouvre à l’ouest par un arc brisé, « arc triomphal », vestige de l’ancienne église. Les murs sont en pierre (calcaire coquillier fragile) et sans contreforts. Les murs latéraux sont percés, symétriquement, de deux fenêtres : l’une est cintrée et l’autre (en avant du chevet) en accolade. On les date du XVIe siècle.

La voûte, ogivale, est en merrain, avec des dessins en noir sur les « douvettes ». Selon Caumont, une inscription gothique de quatre lignes indiquait sans doute la date de construction et les noms des charpentiers, « mais elle est trop fine pour être lue d’en bas  [9]». Il est bien dommage qu’Arcisse de Caumont ne se soit pas procuré une échelle, car cette inscription n’a pas été trouvée lors des récents travaux de rénovation.

Sous la première fenêtre au sud, près de l’autel en pierre, se trouve une piscine, grossièrement cintrée.

Selon Caumont, il y avait deux statues anciennes près de l’autel : une Vierge en pierre tenant l’Enfant dans ses bras, provenant de l’église Saint-Pierre ; et une autre Vierge, qui paraissait provenir d’une poutre de gloire. Guilbert cite également une statue de saint Roch. Tous ces objets ont disparu, depuis longtemps, de la chapelle Saint-Meuf.

Le portail de la chapelle est formé non de deux vantaux, comme on le lit partout, mais d’un vantail comportant un guichet bas, le tout en bois et décoré de panneaux [10] sculptés en bas-relief présentant, avec leurs attributs, la Vierge, saint Jean-Baptiste (portant un agneau), saint Jean l’Évangéliste (avec le calice au dragon), saint Antoine (et le porc), saint Léger [11], saint Nicolas (et les trois enfants), saint Roch, et aussi une rare sainte Barbe à la tourelle (dont le culte, d’origine orientale, se serait répandu en France à partir du Pays d’Auge) [12]. Cette série de panneaux est incomplète. La porte, disloquée et partiellement pourrie, fut restaurée en 1916 sous la direction de l’architecte en chef Gabriel Ruprich-Robert[13]. Á cette époque, personne ne remarqua les lettres SMEU sur le livre tenu par saint Antoine [14].

Après l’indigence des sources relatives à l’histoire de l’édifice, saint Meuf (on ne prononce pas le f) pose aussi problème : on ne sait pas qui c’est. Jean Fournée l’identifiait avec un certain saint Mauxe, martyrisé avec son frère près de Louviers (Eure). Pourtant le patron de l’église était saint Nicolas, qu’on retrouve de façon intéressante associé [15] à saint Méen (qui se prononce comme main, d’où ses qualités de guérisseur des maladies de peau) à la fontaine Saint-Méen (à La Rochelle-Normande, Manche) [16]. L’hypothèse que Meuf pourrait être un avatar de Méen ne doit pas être écartée trop vite ; en effet, on retrouve le culte de saint Méen, à Ancteville, à Sainte-Mère-Église et à Linverville (canton de Saint-Malo-de-la-Lande, Manche) ou au Pré-d’Auge (canton de Lisieux) et aussi à La Chapelle-Biche (canton de Flers, Orne). Saint Méen, comme saint Malo ou saint Samson[17], est un évangélisateur celtique dont le nom a beaucoup rayonné. Le dérivé français moderne est mévennais. La forme bretonne Meven a-t-elle évolué en Meuv / Meuf ? C’est aux linguistes d’apprécier. En tous cas, il est intéressant de noter que saint Méen, protecteur des cochons, peut avoir cet animal pour attribut qui est constamment celui de saint Antoine.

En l’état des connaissances, saint Meuf garde son secret. Toutefois, le challenge érudit entre saint Mauxe et saint Méen, à supposer qu’ils aient quelque rapport avec saint Meuf, pose une intéressante question sur l’influence de saints venus de l’ouest (Méen) ou de l’est (Mauxe).

Une toile datée de 1643 représentant saint Meuf, sa crosse tournée vers l’extérieur en signe d’autorité, avait été placée dans l’église Saint-Pierre des Authieux ; elle est aujourd’hui complètement détériorée. Cette notice offre l’occasion de la montrer, par un unique cliché noir et blanc, telle qu’elle était dans les années 1960 [18].

Le XXe s. offre un tout petit peu plus de documentation sur la chapelle. Pour consolider l’angle nord-est, le conseil municipal fit établir, en 1936, un contrefort de briques, plus utile qu’élégant, destiné à sauvegarder l’édifice. Pourtant, en 1964, le docteur Jean Bureau écrivait : « A l’ombre de quelques grands arbres et d’un if majestueux, dissimulée au fond d’un enclos entourant un calvaire et le monument aux morts de la commune, une petite construction en pierre, de plan rectangulaire, achève lentement de mourir, son toit de tuiles éventré et bousculé par les tiges impitoyables d’un lierre envahissant [19]. »

Les beaux arbres et l’if [20] ont disparu depuis ; l’enclos aussi. Mais la chapelle a tenu bon.

En novembre 2002, la commune, propriétaire de l’édifice, décide de le restaurer. Un an plus tard, une association « Saint-Meuf Renaissance » se forme pour recueillir des dons.

Les travaux, menés par des entreprises, naturellement agréées par les Bâtiments de France, commencent en 2004. Une première tranche s’attaque au gros œuvre (consolidation générale, maçonnerie, reprise des voûtes en merrain, restauration du portail, réfection de la toiture avec des tuiles anciennes, installation de gouttières de cuivre). La structure de la charpente suscite des interrogations : si la voûte de merrain est soutenue par un poinçon (octogonal et décoré) reposant sur un entrait au niveau des fenêtres cintrées, il n’est pas certain qu’au niveau des fenêtres en accolade, il y ait eu le même système ; on décide finalement de conserver la situation en l’état, ce qui surprend à première vue. Une fenêtre axiale dans le chevet a été rouverte ; peut-être avait-elle été bouchée, comme souvent, à l’occasion de la pose d’un retable. Deux portes obstruées apparaissent, l’une dans le mur sud au coin de la façade, l’autre dans le chevet à droite de l’autel. Enfin, on remarque, incrusté dans le mur sud, un petit modillon en forme de visage, qui est évidemment un réemploi moderne. Quant au contrefort placé à l’angle nord-est en 1936, il a été supprimé.

La seconde tranche, à venir, a pour objectifs de restaurer la polychromie des voûtes et les peintures murales dissimulées sous un badigeon, d’étaler un sol en dalles de pierre ancienne et d’installer des vitraux.

Cette opération ne se serait pas faite sans l’active mobilisation de la municipalité. Elle a dû d’abord trouver des financements, subventions publiques et dons privés, dont ceux de la Sauvegarde de l’Art français, qui a accordé une aide de 10 000 € en 2004, et de la Fondation Langlois [21].

Au-delà de la deuxième tranche, il est envisagé d’acquérir une parcelle pour en faire une promenade et d’éclairer la chapelle pour la rendre visible depuis l’autoroute qui passe en contre-bas [22].

 

Louis Le Roc’h Morgère

 

[1] Abbé Piel, Inventaire historique des actes historiques transcrits aux insinuations ecclésiastiques de l’ancien diocèse de Lisieux…, 1692-1790…, t. 3, Lisieux, 1892, p. 405 ; et Arch. dép. Calvados, 6 G 497, procuration du 12 octobre 1737.

[2] Ibid., t. 5, 1895, p. 750.

[3] L. Barle, « La chapelle Saint-Meuf des Authieux-sur-Calonne », Pays d’Auge, 2005, n°5, p 16-18.

[4] L’église fut incendiée en 1793.

[5] Arch. dép. Calvados, série V.

[6] Cette mention figure sur un plan-projet pour l’école (Arch. dép. Calvados, O 2459).

[7] Leur distribution spatiale ne semble pas avoir été relevée.

[8] Mais j’emploierai les orientations cardinales par commodité.

[9] A. de Caumont, Statistique monumentale du Calvados, t. 4, Caen-Paris, 1862, p. 360.

[10] Parfois nommés « vantaux » dans les textes administratifs.

[11] Voir Saint-Léger-Dubosq, Saint-Léger-sur-Bonneville, dans les environs.

[12] L. Le Roc’h Morgère, dans Les mondes souterrains, Caen, 2003, p. 13-15. Voir aussi de R.-N. Sauvage, La chronique de Sainte-Barbe-en-Auge, Caen, 1907, et « Note sur les textes narratifs provenus du prieuré de Sainte-Barbe-en-Auge », Mémoires de l’Académie des sciences, arts et belles-lettres de Caen, Caen, 1908.

[13] Arch. dép. Calvados, O 2459.

[14] Ce que fait Jacques Lalubie dans Randonnées et patrimoine en Pays d’Auge, t. 2, Condé-sur-Noireau, 1983, p. 79-80.

[15] Renseignement dû à M. Jean-Marie Lebeurier.

[16] Voir H. Gancel, Les saints qui guérissent en Normandie à l’aube de l’an 2000, t. 1, Rennes, 1998, p. 88-89.

[17] Qu’on retrouve dans d’assez nombreux toponymes bas- et haut-normands.

[18] Arch. dép. Calvados, J 295.

[19] Jean Bureau, « Saint-Nicolas des Authieux », Le Pays d’Auge, février 1964.

[20] Voir les vieux ifs du cimetière de Saint-Julien-sur-Calonne, commune limitrophe à l’ouest.

[21] Cette fondation, trop méconnue, installée à Rennes, intervient pour la protection des œuvres dans l’ouest de la France.

[22] L. Barle, « La chapelle Saint-Meuf des Authieux-sur-Calonne », Le Pays d’Auge, 2005, n°5.

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