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La chapelle Saint-Jean-Baptiste était attachée à l’ancien château voisin. Elle aurait été édifiée à l’emplacement d’un temple antique[1] ; la découverte de statuettes votives et de monnaies attestent l’occupation celtique et gallo-romaine du lieu, après celle de la Tène. Le nom originel du site est Montroca, Monte rocato qui s’est déformé en Montrodat. Roca désignant la présence castrale à l’époque pré-romane, le toponyme montre bien la fonction fortifiée très ancienne de ce lieu.

Le château était le siège principal de la seigneurie de Montrodat qui appartint à la famille du même nom jusqu’au milieu du XVIe s. et qui était l’une des douze seigneuries, ou gentilhommières, du Gévaudan donnant droit d’entrée aux États particuliers du comté.

La première mention de cette maison date du 1er septembre 1091 et concerne la donation de l’église Saint-Martin de Coulagnet[2] à l’abbaye Saint-Victor de Marseille, par Hugon de Montrodat et ses fils, Bernard et Guillaume, pour la rémission de leurs fautes[3]. La chapelle Saint-Jean-Baptiste de Montrodat est mentionnée pour la première fois dans une transaction du 30 mai 1155[4] ; elle appartient alors, pour partie, à l’abbaye Saint-Victor de Marseille. Cette abbaye provençale, bénédictine, d’obédience clunisienne, a profondément marqué l’époque romane en Gévaudan[5] où elle a connu une extraordinaire expansion à partir du milieu du XIe siècle.

La transaction de 1155 intervient entre l’évêque de Mende et l’abbé de Saint-Victor, à la suite d’une bulle de 1154 du pape Anastase IV qui voulait assurer la sauvegarde des biens monastiques, convoités et parfois annexés[6] par l’évêque de Mende.

L’abbaye victorine était très engagée dans la réforme grégorienne. C’est dans la ligne de ce mouvement – capital pour l’Église, puisqu’il dissociait spirituel et temporel en faisant restituer à des « hommes religieux » les églises incorporées dans les patrimoines laïcs – que la maison seigneuriale de Montrodat fit donation pour partie de la chapelle Saint-Jean-Baptiste à l’abbaye de Saint-Victor (comme de l’église Saint-Martin de Coulaguet précitée).

La chapelle Saint-Jean-Baptiste est donc très étroitement liée au château, ce qui fait  amèrement regretter après les récents travaux de construction d’un bâtiment municipal, à l’est de l’église, la destruction des importants vestiges castraux qui avaient été mis au jour par ce chantier. Le raffinement de l’architecture et du décor romans de la chapelle permet de supposer que le château était doté des mêmes caractères esthétiques.

Proche de Marvejols, qui fut cité protestante[7], la chapelle de Montrodat a subi, au XVIe s., de très graves déprédations, comme toutes les églises du voisinage. Les Huguenots ont détruit la voûte de la nef et la couverture du carré du transept avec le clocher qui la surmontait, la partie méridionale de l’abside, et les absidioles qui encadraient cette dernière, ainsi que la façade occidentale et le mur septentrional de la nef aux deux tiers. En dépit de ces ravages et des reconstructions et remaniements postérieurs aux destructions qui la marquent encore, l’édifice garde encore une indéniable qualité.

On pénètre dans la chapelle par un portail roman à trois voussures en plein cintre, d’une belle simplicité. Les deux voussures externes se prolongent en piédroits ; la voussure interne qui s’interrompt sur deux impostes en cartouches, cerne un tympan nu. L’adjonction d’un porche moderne, qui mange les piédroits de la voussure externe et qui est surmonté d’un clocher moderne, altère la sobre beauté de ce portail.

Le plan de la chapelle est celui d’une croix latine : une nef unique s’ouvrant sur le carré du transept dont les croisillons sont très peu développés et un chœur formé d’une travée droite et d’une abside, autrefois encadrée de deux absidioles.

La nef, dépourvue de collatéraux, se compose de trois travées, qui étaient voûtées en plein cintre et sont aujourd’hui surmontées d’un berceau brisé.  De la disposition originelle romane subsiste un doubleau remanié et ses retombées : ce sont de belles colonnes engagées dans les piédroits qui reçoivent également la retombée des arcs muraux en plein cintre qui scandaient les murs de la nef. Aujourd’hui, seule la première travée conserve ce beau décor architectural dans son entier : le mur nord ayant été démoli, il ne subsiste plus qu’au sud, où l’on voit l’arrachement de la colonne engagée qui recevait le doubleau intermédiaire. Chacun des arcs muraux méridionaux cerne une jolie baie romane à ébrasement intérieur : malheureusement bouchées, ces deux baies ont été transformées en niches abritant des statues de saints. Au-dessus des arcs, un bandeau souligne la naissance de la voûte.

La nef s’ouvrait sur le carré du transept par un arc triomphal qui a été refait. La belle disposition qui portait l’arc subsiste cependant : des colonnes à chapiteaux sculptés et à bases moulurées, engagées dans des pilastres, eux-mêmes adossés aux piédroits qui reçoivent les arcs muraux latéraux.

La croisée du transept était couverte d’une coupole, comme le montrent les restes architecturaux encore en place[8] et certainement surmontée d’une tour-lanterne à l’origine. Elle s’ouvre sur deux chapelles rectangulaires[9] formant un court croisillon. L’ouverture se fait par de grandes arcades en plein cintre, à double rouleau. On observe la même disposition à l’entrée du chœur et j’ai déjà indiqué qu’elle était similaire du côté de la nef : le carré du transept apparaît ainsi particulièrement soigné.

En Gévaudan[10], la présence d’un transept est rare : ici, son existence rattache la chapelle Saint-Jean-Baptiste à la famille des sanctuaires seigneuriaux.

Le mur méridional du croisillon sud et le mur septentrional du croisillon nord sont animés par un grand arc mural en plein cintre, abritant une baie : celle du nord a été agrandie et ne garde sa facture romane que dans sa partie supérieure ; celle du sud a été totalement transformée. Dans la paroi orientale de chacun des croisillons, une arcade basse en plein cintre donnait accès aux absidioles. Ces dernières ayant été totalement détruites, les arcades ont été murées et abritent aujourd’hui des statues de saints.

Les chapiteaux marquant l’entrée du chœur, donc du sanctuaire proprement dit où se célèbre le Saint Sacrifice, sont particulièrement soignés. Leurs corbeilles portent un beau décor d’entrelacs. Les bases des colonnes qu’ils somment sont également très raffinées ; elles sont portées par de hauts stylobates. Cette disposition garde sa facture d’origine, alors que l’arcade en plein cintre qu’elle reçoit a été reprise, postérieurement aux guerres de Religion.

Une arcade en plein cintre donne accès à la travée droite du chœur, qui ne conserve qu’au nord sa disposition romane ; une grande arcade brisée, gothique, est sommée du blason des Montjézieu.  Dans l’abside, un bandeau saillant marque la naissance du cul-de-four : au-dessus de ce bandeau l’abside est en hémicycle, au-dessous elle est pentagonale. Le beau décor d’arcatures en plein cintre qui la décorait a malheureusement été détruit dans la partie sud. Les chapiteaux des colonnettes sont délicatement sculptés, tailloirs et corbeilles étant décorés.

Á l’extérieur de l’édifice, de puissants contreforts épaulent la nef ; ils ont été doublés, au nord, lors des reconstructions postérieures au XVIe siècle. Sur le mur occidental, totalement rebâti, on remarque une pierre de réemploi sculptée que surmontent deux fleurons. Elle provient probablement du château voisin.

Sur le côté septentrional du chevet, on voit l’arrachement de l’absidiole nord, entre le mur du croisillon et celui de l’abside. Cette dernière est pentagonale. Chacun de ses pans s’ornait d’un puissant arc mural en plein cintre sous lequel s’ouvrait une baie romane. Aujourd’hui, seul le deuxième pan oriental conserve cette belle plastique architecturale. La baie est soulignée par un arc à double rouleau, le rouleau interne s’interrompant par deux petites impostes en cartouche, similaires au décor du portail d’entrée. Une corniche moulurée, malheureusement très incomplète aujourd’hui, cernait l’abside au-dessus des arcs muraux.

Ainsi, malgré les vicissitudes des destructions et des remaniements consécutifs, le sanctuaire castral de Saint-Jean-Baptiste de Montrodat  mérite-t-il une visite attentive, pour sa riche histoire et son indéniable qualité.

Pour participer à la réfection de la toiture en lauzes, la Sauvegarde de l’Art français a versé, en 2006, 3 000 €.

Anne Trémolet de Villers


[1] Arch. dép. Lozère, J 900 : F. André, notes manuscrites.

[2] Située en aval de Montrodat, à l’occident, elle fut la paroisse primitive de Marvejols.

[3] Arch. dép. Lozère, H 114 et H 156. Cf. Cartulaire de l’abbaye de Saint-Victor de Marseille, éd. B. Guérard, Paris, 1857, t. II, n°s 848 (23 avril 1113), p. 239, et 844 (18 juin 1135), p. 222.

[4] Arch. dép. Lozère, H 128 ; Cartulaire de… Saint-Victor, t. II, p. 404-406, n°s 963 (30 mai 1155) et 964 (3 juillet 1173).

[5] Et durant tout le moyen Age ; au XIVe s., le bienheureux Urbain V, né et ordonné en Gévaudan en était l’abbé lorsqu’il fut élu pape.

[6] Ce fut le cas de l’église Saint-Romain de Chirac.

[7] Comme toute la baronnie de Peyre à laquelle elle appartenait.

[8] Supports : quatre consoles rachetant le carré.

[9] Larges et peu profondes.

[10] La plupart des églises et chapelles romanes adoptent le plan très simple d’une nef unique que prolonge un chœur formé d’une courte travée droite et d’une abside.

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