Île-de-France, Yvelines (78)
Jouy-en-Josas, Un chef-d’œuvre de jeunesse du Bernin retrouvé
Sculpture


Pour sa quatrième édition, la campagne « Le Plus Grand Musée de France » menée en partenariat avec Allianz France a mobilisé les citoyens pour identifier et sauver les trésors de notre patrimoine. Lauréat pour l’Île-de-France, le Saint Sébastien a obtenu 53 % des votes nationaux et bénéficié d’un mécénat de 8 000 € d’Allianz France destiné à sa restauration.
Un trésor dans l’église de Jouy
Conservé depuis près de deux siècles dans l’église Saint-Martin de Jouy-en-Josas, ce spectaculaire Saint Sébastien constitue aujourd’hui l’un des témoignages les plus fascinants des débuts de Gian Lorenzo Bernini, futur maître de la sculpture baroque romaine.
La statue représente le martyr romain après le supplice des flèches. Presque nu, attaché à un arbre, Sébastien s’abandonne sous le poids de son corps. Sa tête retombe sur l’épaule, les yeux à demi clos. Une jambe demeure tendue tandis que l’autre prend appui sur un casque ; entre ses jambes repose sa cuirasse, désormais inutile. Deux flèches encore visibles rappellent son martyre.
La composition associe la tension du corps à une grande intensité émotionnelle. Le contraste entre la chair, l’écorce rugueuse de l’arbre, les boucles épaisses des cheveux et de la barbe, le drapé et l’armure révèle déjà cette extraordinaire capacité à faire du marbre une matière presque vivante qui caractérisera l’œuvre du Bernin.
Une attribution longtemps débattue
L’histoire ancienne de la sculpture reste mystérieuse.
Sa première présence documentée à Jouy-en-Josas remonte à 1836 : confronté aux difficultés financières de la paroisse, l’abbé Choux envisage alors de vendre les statues de saint Martin et de saint Sébastien. La vente est finalement empêchée.
Au XIXe siècle, l’œuvre est attribuée à Pierre Puget (1620-1694), le grand sculpteur baroque français parfois surnommé le « Michel-Ange français ». Elle est inventoriée sous son nom au début du XXe siècle et classée Monument historique en 1907. Cette attribution est cependant progressivement remise en cause : en 2001, Rosalyne Bussière et Sonia Barangier la donnent à un sculpteur anonyme de la fin du XVIIe siècle ; le catalogue raisonné de Puget publié en 2023 la range parmi les attributions rejetées.
Un tournant intervient avec les recherches de Claude Laude, publiées en 2022, puis celles de l’historien de l’art italien Maichol Clemente. L’étude directe du marbre et sa comparaison avec les œuvres exécutées par le jeune Bernin entre 1615 et 1619 révèlent de remarquables correspondances techniques et stylistiques.
Enquête sur la provenance et la datation
Une première hypothèse a rapproché la statue de Jouy d’un Saint Sébastien commandé directement au jeune Bernin par le cardinal Pietro Aldobrandini, payé en décembre 1618 et janvier 1619. Cette œuvre romaine passa ensuite dans les collections Aldobrandini-Pamphilj jusqu’en 1710 où sa trace disparaît. Son parcours entre Rome et la France demeure hypothétique, mais pourrait être lié à la famille Borghèse-Aldobrandini.
Les recherches récentes de Maichol Clemente conduisent toutefois à distinguer les deux sculptures. Des documents indiquent que le Saint Sébastien Aldobrandini fut transféré à Sant’Agnese in Agone, à Rome, et une gravure de 1783 représente cette statue : sa composition est différente de celle du marbre de Jouy.
L’origine exacte du Saint Sébastien français reste donc à découvrir. Claude Laude a notamment évoqué un possible lien avec François d’Escoubleau de Sourdis, cardinal français et commanditaire des Bernini, dont la famille possédait la seigneurie de Jouy. L’hypothèse est séduisante, mais aucun document ne permet encore de la confirmer.
L’attribution au jeune Gian Lorenzo Bernini repose aujourd’hui avant tout sur l’étude du marbre. Le travail de la gradine et du ciseau, le traitement de l’écorce, des cheveux et de la barbe, la cuirasse « en écailles », le casque ou encore les traces d’outils volontairement conservées trouvent de proches parallèles dans le Saint Sébastien de 1617, le Saint Laurent des Offices, le Putto mordu par un poisson et Énée et Anchise.
Récemment, son attribution a également été confirmée par Tomaso Montanari, spécialiste du Bernin, qui a écrit à son sujet : « ce [Saint Sébastien], qui nous est aujourd’hui rendu, est […] encore michelangélien (au-delà de la référence aux Prigioni, notez le bras lié : presque un double balustre signé par Buonarroti, le sculpteur-architecte), et si tant est, caravagiste, dans cette “sculpture des valeurs” si étroitement liée aux choses. »
Ces rapprochements conduisent Maichol Clemente à proposer une exécution vers 1615 à un moment décisif où le très jeune Bernin, encore marqué par l’enseignement de son père Pietro, commence à élaborer son propre langage.
Restaurer sans effacer
L’intervention de restauration menée par Sébastien Forst et Leïla Léourier Çavuşoğlu a privilégié un nettoyage particulièrement respectueux. Il ne s’agissait pas de rendre au marbre une blancheur artificielle, mais d’éliminer les dépôts accumulés tout en préservant sa patine, ses fragilités anciennes et, surtout, les précieuses traces de gradine et de ciseau qui participent aujourd’hui à l’étude de l’attribution.
De Jouy-en-Josas à Rome
Tout juste restauré, le Saint Sébastien a retrouvé en 2026 le pays où il avait été sculpté quatre siècles plus tôt. Sollicité en prêt et exceptionnellement prêté au Palazzo Barberini à Rome, il a été présenté dans le cadre de l’exposition « Bernini e i Barberini », organisée par Maurizia Cicconi et Andrea Bacchi, spécialiste du sculpteur, aux côtés d’œuvres majeures de la jeunesse du Bernin.
Cette confrontation avec les marbres romains a donné une nouvelle dimension à l’étude scientifique : le Saint Sébastien de Jouy dialoguait notamment avec l’autre célèbre Saint Sébastien du jeune Bernini, réalisé en 1617, et avec le Saint Laurent sur le gril des Offices.
De l’église Saint-Martin au palais Barberini, le parcours de cette sculpture illustre une œuvre en pleine redécouverte : un patrimoine local devenu l’objet d’une enquête internationale sur les premières années de l’un des plus grands sculpteurs de l’histoire de l’art.
« Le Plus Grand Musée de France » depuis 2013 :
Lancée en 2013 par La Sauvegarde de l’Art Français, la campagne de restauration du « Plus Grand Musée de France » sensibilise les Français à la préservation du patrimoine mobilier public. Cette vaste mobilisation en faveur des œuvres de nos territoires a déjà permis la restauration de 450 objets (certains encore en cours de restauration), soulevant un total de 3 300 000 euros.
Depuis sa création, « Le Plus Grand Musée de France » s’est associé à 17 partenaires – dont 14 entreprises/fonds et 3 régions – bénéficiant à plus de 300 communes, partout en France.
Portée par l’implication de 400 000 citoyens – lycéens, actifs et retraités – la campagne s’impose aujourd’hui comme l’un des grands projets participatifs dédiés à la sauvegarde du patrimoine régional en France.







